“Mon père était tellement de gauche, que quand est tombé le mur de Berlin, il est parti chez Casto pour acheter des parpaings”. Mon père n’est pas de gauche, mais un parpaing, ça peut toujours servir.
Retour en arrière, c’était il y a quelques jours. Je me préparais un petit burger, et comme à chaque fois, j’avais tué la cuisine. Par respect pour mes collocs, ils n’aiment pas trop sentir le steak haché, j’avais fermé la porte de la cuisine, et ouvert le porte-fenêtre qui donnait sur le jardin. Un de mes collocs courageux rentra : “Laurent, fais gaffe si tu fais à manger, j’ai vu une souris sur le plan de travail l’autre jour”.
Avant-hier soir, en rentrant, je remarque une planche adhésive avec du chocolat dans un coin de la cuisine, c’est sûrement pour la souris, me disais-je. Et je ne m’étais pas trompé. Le lendemain matin, effectivement, je voyais une souris scotchée à la planche adhésive, la pauvre bête voulait aller chercher le carreau de chocolat. Cependant, cela ne m’empêche pas de petit-déjeuner : un grand bol de céréales complètes avec un peu de lait. Le lait était froid, bien sûr, chaud, je ne supporte pas son odeur. Je commence en même temps la lecture de Lunar Park avec ses allusions aux boucheries d’American Psycho. Je jette un dernier coup d’oeil à la souris avant de partir, elle est sûrement morte, mon colloc respo piège sera aussi respo poubelle.
La journée passe, je travaille, puis je remplis mes dossiers pour l’année prochaine. En rentrant le soir, je passe devant le Best Mangal et juste avant sa fermeture, je choppe un kebab aux brochettes d’agneaux cuites à la braise. Miam miam yummy ! J’ouvre la porte de chez moi, monte à l’étage poser le kebab dans ma chambre, puis je passe à la cuisine chercher un verre d’eau. Et bizarrement, ça sent le chien. Comprenez en fait que ça sent la mort. “Putain, mais c’est la souris, elle est toujours là, ça empeste”. Je prends un verre d’eau et m’empresse de monter dans ma chambre profiter de mon kebab.
Je feuillette quelques pages de Lunar Park tout en mangeant, et lorsque j’arrive à la fin du sandwich, qui coïncide avec la fin de mon verre d’eau, j’ai les papilles en feu, l’employé du kebab a fait du zèle lorsque je lui ai dit “a lil’ bit of chili”. Redescendre chercher un verre d’eau ne me plaisait pas. Je n’avais pas envie de gâcher le plaisir du kebab. Je décidai donc de manger le dernier chocolat de Noël. Et ça n’a pas marché.
Je redescends à la cuisine chercher un verre d’eau, j’ai toujours la bouche en feu, mais ça s’est calmé. Inhibé du dégoût de l’odeur par les épices qui lacéraient ma langue, je décide de me sacrifier : je vais débarrasser la cuisine de l’odeur fétide qui l’habite. Je me fabrique des gants en sac plastique, et me baisse pour prendre la planche adhésive. Je me rends alors compte, bien qu’en apnée, que la bestiole bouge encore. Je replie la planche, vois qu’il y a des instructions, mais ne réussis pas à me contraindre à les lire. Je mets la planche repliée dans un autre sac plastique, et emmène tout ce beau monde dans le jardin.
J’aurais pu me contenter de mettre le petit paquet à la poubelle.
Mais je me suis dit que même la souris aurait préféré une mort nette plutôt qu’une longue souffrance, agonisant entre deux pans de la planche adhésive. Le problème, c’est que dans mon jardin, à part mon vélo, il n’y avait pas grand chose. J’élimine la possibilité d’un bunny-up sur la souris. Je fais un tour sur moi même, et scrute la pénombre pour enfin apercevoir un parpaing !
Je le saisis, et le pose lourdement sur la planche adhésive repliée. Le choc est mou. “Putain, fait chier, si ça se trouve elle n’est pas morte”. Pour en finir, je monte sur le parpaing, et à ma grande surprise, celui ci était en équilibre sur un objet mou non identifié. L’objet mou était aussi tiède, c’était le corps de la bestiole qui refroidissait. N’écoutant que mon courage, je fais un petit saut sur le parpaing. Paix à son âme.
Je remonte dans ma chambre avec le sentiment de travail accompli. A peine je franchis le pas de porte, que ça sent le kébab.