J’étais allongé, à la romaine, en train de discuter avec elle. On parlait de tout et de rien, je lui souriais. Il faut savoir que je souris souvent quand je ne comprends pas ce que l’on me dit. Ces derniers à temps à Londres par exemple, par lassitude, je souris lorsqu’un anglais n’articule pas, ou lorsqu’un étranger me parle étranglish : c’est tellement moins fatiguant que de demander de répéter, de faire un effort de compréhension… Avec elle, pas de doute, je comprends, puisque nous parlons en français. De plus, je crois que j’ai presque cerné sa personne : une fille simple, adorable, innocente, pure : la gentillesse incarnée. La chambre est éclairée d’une lumière orange, longueur d’onde approximative 610 nm. Le papier peint, les draps du lit japonais sur lequel je suis allongé et elle assise en tailleur, les meubles, tout est orange, comme si j’observais le monde à travers un filtre coloré. Je ne comprends pas pourquoi. En tous cas, je suis sûr qu’elle est en train de tomber amoureuse de moi : pas de doute, lorsqu’elle me parle, elle est fascinée. Dans le même temps, elle n’ose pas me fixer lorsque je m’adresse à elle. Elle cherche à en savoir davantage sur moi, ce qui me flatte, alors je fais mon numéro.
Cela fait presque 20 minutes que je parle presque exclusivement de ma vie. Et je ne sais rien d’elle. Je parle encore, et je la regarde : elle n’est pas belle, elle est banale, avec un petit truc en moins. Je m’ennuie. Je voudrais partir, mais je ne peux pas. Je m’arrête de parler, je souris. Tout s’efface à moi, ma vue tourbillonne, suis-je en train de m’évanouir. Non. Elle s’adresse à moi, elle parle, elle se confie. Elle me montre une main gauche mutilée que je n’avais pas remarquée. Je frisonne d’horreur et je retrouve mes esprits. Qu’est ce que c’est, je demande faussement avec compassion, alors qu’en réalité, je suis complètement dégoûté. Elle est en confiance, alors elle continue : c’est ma personnalité schizophrène. Je regarde sa main, et je n’en reviens pas mes yeux, je n’ose pas croire ce que je comprends. Ma personnalité schizophrène est complètement instable, dit-elle, elle me veut du mal à moi, et aussi aux autres. Ah bon, ça me fascine. Te rends-tu compte du changement, enfin, je veux dire, lorsque tu es toi-version-mal, est ce que toi-version-bien est encore présente ? Est ce que ça arrive souvent ? Non, me dit-elle, mais lorsque cela arrive, je ne me contrôle pas.
Nous continuons encore la discussion, et puis, je m’en vais. Elle est quand même niaise, un peu conne, et assez moche. Par contre, je suis content de ma prestation de séduction : en toute modestie, elle va penser à moi quelques temps.
Plus tard, alors que je me balade dans la rue. Je la vois qui passe devant moi. Par contre, son regard sans expression est comme changé cette fois ci. Elle feint de m’ignorer, mais du coin de l’oeil, je vois qu’elle m’a reconnu, elle murmure quelque chose. En une fraction de seconde, je comprends : sa personnalité schizophrène a pris le dessus. Je comprends ce qu’elle a murmuré.
T’as cru que j’étais aussi naïve que ça ? (Moi, tu ne m’auras pas)
Un frisson me parcourt l’échine. Je fais demi-tour, et je trace ma route. Il se pourrait bien que sa personnalité schizophrène s’en prenne à moi, surtout si elle a compris que je l’ai draguée pour l’exploit, sans donner suite, en l’ignorant, elle, ses appels, et ses messages Msn. Je me dépêche, je cours, je fends la foule, tel Moïse franchissant la mer, mais je ne guide personne, je ne sais pas moi même où je suis. Une cabine de téléphone rouge, et des taxis circulant à gauche plus tard, je comprends : je suis à Londres. Je suis haletant, je pense qu’elle ne me retrouvera pas. Je ferme les paupières, je les ouvre : elle est au coin de la rue, avec son téléphone en main.
Qu’est ce qui se passe, ce n’est pas possible, comment m’a-t-elle retrouvé ? Ah si, c’est ce nouveau système de messagerie en ligne, ce mashup Meebo, Google Map, et géolocalisation. Comment je fais ? Qu’est ce que je fais ?
Il faut que j’éteigne le service. Pas le temps, elle se rapproche, elle est vile, et elle va me faire un truc affreux. Son esprit est malade. Mes dernières lectures ne me rassurent pas, dans American Psycho, Patrick Bateman réservait des sorts horribles à ses proies. Je cours, je tourne, je me retourne, je suis à bout de souffle, si elle me retrouve là, je suis fini.
Je me relève, elle est en face de moi. Je me lève, c’était un cauchemar.